Tilkal, traçabilité et transparence de bout en bout

3 mois ago
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Entretien avec Matthieu Hug, co-fondateur &CEO de la société Tilkal

Matthieu Hug Tilkal

 

Tech Ethic (TE) : Pouvez-vous en quelques mots nous présenter votre société et votre positionnement sur votre marché ?

MH : Avec mes associés Joseph Azar et Sébastien Gaïde, nous avons lancé Tilkal en 2017. Tilkal offre aux industriels l’ensemble des briques logicielles nécessaires pour répondre aux enjeux modernes de traçabilité bout en bout et de transparence. Cette véritable infrastructure logicielle s’appuie sur des technologies blockchain et big data, afin de collecter la donnée tout au long de la chaîne d’approvisionnement, puis de la traiter pour fournir une vue et une analyse temps réel du fonctionnement de la chaine d’approvisionnement.

Notre objet est donc double: tout d’abord répondre aux enjeux de visibilité et de contrôle bout en bout des supply chains industrielles, et ainsi contribuer à les rendre plus agiles, plus résilientes et plus durables. Ensuite permettre aux marques de valoriser leurs produits et leurs filières en mettant de l’information transparente et circonstanciée à la disposition de leurs clients finaux ou du consommateur.

TE : Vous parlez de traçabilité, mais est-ce que tous les industriels ne font pas déjà de la traçabilité depuis 40 ans ? Qu’est-ce que Tilkal apporte de différent ?

MH : Depuis une quinzaine d’années, les chaînes d’approvisionnement se sont fortement globalisées mais surtout fragmentées à tous les étages : transport bien sûr, mais aussi manufacturing, sourcing ou même distribution avec les places de marché e-commerce. Avoir plusieurs centaines de fournisseurs et plusieurs dizaines de types de parties prenantes est devenu banal. Si tout le monde connait ses fournisseurs tiers 1, et connaît en général le nom des tiers 2, il est rarissime de connaitre les fournisseurs tiers 3, donc a fortiori de savoir ce qui s’y passe. Pour le dire autrement, face à l’évolution industrielle, l’évolution de l’accès à l’information n’a pas suivi. Avoir une vue bout en bout de la traçabilité, c’est-à-dire une connaissance précise du cycle de vie d’un produit et de ses composants, représente donc un enjeu important. C’est aussi une véritable opportunité à l’heure où la confiance des consommateurs à l’égard des produits qu’ils consomment est en baisse et où chacun souhaite voir s’installer une transparence rigoureuse sur les produits. Avec un accès étendu aux informations liées au produit, une transparence basée sur de la donnée circonstanciée, la crédibilité des engagements s’en trouve largement consolidée, renforçant ainsi l’adhésion aux valeurs véhiculées par une marque.

Toute la difficulté vient de la nécessité d’agréger des données venues de toute une filière et donc d’acteurs et d’environnements hétérogènes, changeants et très distribués. Et c’est là que la technologie blockchain prend tout son intérêt.

Car blockchain permet de mettre en place facilement un réseau décentralisé de collecte et de partage des données, et de garantir l’auditabilité de ces données : on peut être sûr de qui a déclaré quelle information, et à quel moment. La conséquence directe est une responsabilisation des différents fournisseurs sur l’information qu’ils partagent avec le reste de la filière. Un avantage sérieux pour engager chacune des parties prenantes et étendre progressivement la traçabilité. Ensuite on va analyser la cohérence des toutes ces données pour gagner en compréhension sur l’ensemble des opérations et les améliorer au fil de l’eau.

TE : Tilkal m’apparait non pas comme une solution isolée, plutôt un réseau de données décentralisé. J’imagine que cela amène des questions « tech éthiques » un peu spécifiques…

MH : On présente souvent blockchain comme une technologie ayant des propriétés intrinsèques comme par exemple l’ « immutabilité », c’est-à-dire le fait que le contenu d’une blockchain ne puisse pas être modifié a posteriori.

Cette propriété est essentielle dans un contexte B2B de traçabilité bout en bout de supply chain. Elle permet que des données partagées soient non contestables, engageantes et auditables du point de vue de leur origine et de leur contenu (« qui a dit quoi et quand ») et ce, sans qu’un acteur s’arroge le contrôle hégémonique de la responsabilité des autres. Cette promesse est le cœur de l’intérêt de blockchain en traçabilité, c’est cela qui en fait une brique technologique indispensable et sans réelle alternative.

Mais cette promesse repose entièrement sur la gouvernance et la typologie du réseau blockchain. En particulier, si les nœuds du réseau sont contrôlés par un acteur unique, cette promesse ne s’applique pas. Si les nœuds sont centralisés dans une infrastructure unique, absolument aucune des propriétés de blockchain n’est garantie : après tout, qu’on l’appelle blockchain ou non, au bout du bout c’est une base de données. Celui qui disposerait de tous les nœuds pourrait modifier ce qu’il veut sans problème. Finalement, si vous utilisez « de la blockchain », typiquement présentée comme « blockchain as a service », et que vous ne pouvez pas disposer de votre propre nœud dans votre propre infrastructure technique indépendante, alors vous devriez sérieusement vous interroger sur la valeur de ce qui vous est promis : parce que la technologie blockchain, quant à elle, ne vous promet alors plus rien.

TE : Quels sont les usages et/ou les références associées dont vous êtes le plus fiers ou qui illustrent le mieux l’utilisation qu’un client a fait de votre solution ?

MH : Le cas Danone, qui concerne des produits pour enfants à destination de la Chine, des produits sensibles donc, et à haute valeur ajoutée, qui ont déjà été confrontés à des cas avérés de contrefaçon grave et pour lesquels il est extrêmement important d’avoir un contrôle très fin sur l’ensemble des flux dans le réseau de distribution. Danone a sérialisé l’ensemble de ces produits, avec un marquage unique réalisé dans ses usines et comprenant un numéro unique par boîte de lait.

Chez Tilkal nous opérons la traçabilité de ces produits, en fonction du niveau d’agrégation (carton, palette, etc) depuis les supply points Danone et jusqu’au retail, donc à travers les distributeurs Tier 1 & 2. Cela représente plus d’une centaine d’entrepôts en Chine. Il s’agit probablement de l’un des plus gros projets de traçabilité en cours aujourd’hui.

TE : Proposez-vous aux prospects la possibilité d’essayer votre offre que ce soit par une version gratuite sur un périmètre limité ou par une période d’essai ?

Non, mais nous disposons de use cases variés, sur différents secteurs et avec différentes propositions de valeur, qui nous permettent d’accompagner nos prospects dans leurs réflexions et de répondre efficacement à leurs interrogations, aussi spécifiques soient-elles.

TE : Lorsqu’on parle de blockchain et de traçabilité, l’enjeu qui semble revenir souvent est celui de l’interopérabilité : comment envisagez-vous ce sujet, notamment face à de grandes solutions US ou chinoises ?

MH : La traçabilité dont nous parlons est bien une traçabilité bout en bout sur la supply chain : « de la ferme à la fourchette », lorsqu’on parle de produits alimentaires. Dans ce contexte, il y a naturellement une question d’interopérabilité qui émerge. Danone et Casino travaillent avec Tilkal, Nestlé et Carrefour travaillent avec IBM : on voit bien dès lors qu’une traçabilité bout en bout sur les produits laitiers par exemple ne sera possible que si Tilkal et IBM sont interconnectés et interopérables.

C’est d’ailleurs pourquoi en 2019-2020nous avons participé ensemble à un groupe de travail en ce sens au sein de l’Institut du Commerce. En est ressorti qu’il n’y a pas d’enjeu ou de complexité technologique liée à blockchain : pointer des difficultés technologiques serait se cacher derrière son petit doigt. Les difficultés réelles sont de deux types : d’abord métier, notamment parce qu’une traçabilité bout en bout cela veut dire une « digitalisation » bout en bout, un échange de données bout en bout, et que pour de nombreuses raisons, dont des bonnes, ce n’est pas toujours simple. Ensuite il y a des difficultés de business model entre plateformes de traçabilité.

Tel que je le vois c’est une situation similaire à celle des opérateurs télécoms : ils sont interconnectés, chacun s’abonne à un unique opérateur et pour appeler quelqu’un qui est abonné chez un autre opérateur, il n’y a pas besoin de prendre un abonnement chez cet autre opérateur. Pour moi les plateformes de traçabilité sont en quelque sorte des « opérateurs de traçabilité », et il est évident que l’interopérabilité devrait faire partie du service rendu.

Par ailleurs, il est essentiel que puissent coexister différentes plateformes de traçabilité concurrentes, essentiel que les entreprises puissent évaluer différentes alternatives, car il ne serait pas souhaitable, voir même dangereux notamment pour nous européens, qu’une plateforme de traçabilité soit hégémonique. Car de quoi parle-t-on ? De gérer et d’analyser les flux d’information au sein d’une filière industrielle ou agricole complète. Que se passerait-il si demain les flux d’information de toute une filière industrielle ou agricole étaient gérés sur une plateforme US ou chinoise ? Que se passerait-il siles dirigeants, présents ou futurs, de ces puissances décidaient que couper ces flux d’informations est une mesure de rétorsion commerciale plus efficace et plus rapide qu’une quelconque taxe ? Que cela tue ladite filière ?

Tout le monde s’accorde à dire que « la donnée c’est le pétrole du XXIème » siècle, nous serions avisés en Europe d’évaluer à sa juste gravité l’avertissement de Thierry Breton début 2020 : « la guerre des données industrielles a commencé, et l’Europe est son champ de bataille ». La traçabilité, sa souveraineté et son interopérabilité sont au cœur de cette guerre.

TE : Matthieu Hug, je vous remercie.

 

A propos de Matthieu Hug :

Entrepreneur passionné par tout ce qui est “numérique” dès qu’il change les règles… Actuellement, mon objectif est de permettre la traçabilité des produits de bout en bout à travers les chaînes d’approvisionnement mondialisées, un énorme défi que les registres décentralisés (par exemple les technologies blockchain) peuvent aider à aborder en profondeur et durablement. Cela changerait les règles en termes de sécurité des consommateurs, de production éthique et de croissance durable.

Je suis également investisseur et conseiller dans plusieurs start-ups innovantes abordant des sujets passionnants avec les technologies numériques (marketing digital, cloud personnel, desktop as a service, plateforme API, jouets éducatifs nouvelle génération).

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