Alors que le Salon International de l’Agriculture bat son plein à Paris (plus de 1 100 exposants et 600 000 visiteurs attendus cette année) et que la Gendarmerie nationale y communique sur la sécurité des exploitations, un constat se précise : l’agriculture n’est plus seulement physique, elle est numérique.
L’agriculture a connu une transformation profonde ces dernières décennies. En France, plus des trois quarts des exploitations disposent aujourd’hui d’un accès à Internet et dépendent de systèmes informatisés pour la gestion, la production et la traçabilité. (Insee)
Cette transition vers une agriculture connectée s’appuie sur des outils très divers : logiciels de gestion, GPS embarqué, capteurs IoT (Internet des objets), robots automoteurs, systèmes de surveillance du bétail ou plateformes de commande à distance.
Un gain d’efficacité, mais une surface d’attaque accrue
Cette digitalisation promet des améliorations notables : optimisation des intrants, réduction des coûts, meilleure gestion des ressources et pilotage plus fin des cultures. Mais chaque avancée numérique ouvre aussi une porte d’entrée pour les cybermenaces. Comme le soulignent les services de prévention de la Gendarmerie, « on ne peut pas se passer du pan cyber » lorsqu’on accompagne les exploitants agricoles, car les fermes connectées augmentent la surface d’attaque et exposent à des ruptures d’activité. (Gendarmerie nationale)
La diversité des technologies utilisées, combinant systèmes physiques et numériques, crée de potentielles failles logicielles qui peuvent perturber une machine agricole ou provoquer une interruption des opérations.
Des chercheurs en sécurité ont modélisé des dizaines de menaces potentielles spécifiques aux infrastructures agricoles connectées.
Des attaques déjà bien réelles
Les cybermenaces ne sont pas une abstraction : elles se matérialisent déjà. Au début de 2025, une attaque visant un hébergeur de logiciels de gestion a bloqué l’accès en ligne pour environ 30 000 éleveurs du Sud-Ouest et de Corse, les empêchant notamment de déclarer leurs animaux.
À l’échelle globale, l’augmentation des incidents est frappante : le secteur agricole a connu une croissance de plus de 100 % des cyberattaques en un an, selon des analyses du paysage des menaces. Aux États-Unis, les rançongiciels visant les industries agroalimentaires ont doublé début 2025 par rapport à l’année précédente.
Ces attaques peuvent prendre différentes formes : ransomware (chiffrement des données), phishing (hameçonnage), exploitation de vulnérabilités IoT, ou encore compromission de la chaîne logistique via des partenaires moins protégés.
Perturbations économiques et vulnérabilité alimentaire
La vulnérabilité informatique des exploitations n’est pas sans conséquence : des systèmes compromis peuvent interrompre des chaînes de production critiques, entraîner des retards dans les livraisons, voire impacter la sécurité alimentaire. L’alimentation, tout comme l’énergie ou les transports, est un infrastructure critique, et une attaque réussie pourrait avoir des effets en cascade bien au-delà d’une seule exploitation.
Sur le plan économique, l’industrie agroalimentaire a déjà subi des pertes significatives dues aux attaques numériques : entre 2018 et 2023, les rançongiciels ont coûté plus d’1,2 milliard d’euros à ce secteur, principalement en raison d’arrêts de production.
Des vulnérabilités structurelles encore fortes
Pourquoi le secteur agricole est-il particulièrement exposé ? Plusieurs facteurs se conjuguent :
- une faible maturité en matière de cybersécurité,
- l’utilisation de technologies diverses souvent mal sécurisées,
- un manque de formations spécifiques au numérique,
- et des exploitations qui, malgré leur petites tailles, constituent parfois un maillon d’une chaîne interconnectée.
Selon des études spécialisées, de nombreux agriculteurs reconnaissent des risques accrus mais se sentent encore insuffisamment préparés face à des attaques ciblées.
Des réponses institutionnelles
Face à cette réalité, les autorités françaises mettent en avant des mesures pragmatiques pour renforcer la cyber-résilience des exploitations. Elles sont assez classiques :
- promouvoir une culture de l’hygiène numérique (mots de passe robustes, authentification multi-facteurs),
- encourager les mises à jour régulières des systèmes,
- séparer les usages personnels et professionnels,
- et effectuer des sauvegardes régulières des données.
Des outils comme MonAideCyber ou Cybermalveillance.gouv.fr sont désormais recommandés pour aider les exploitants à évaluer leur niveau de cybersécurité et à réagir en cas d’incident.
Vers une agriculture numérique plus sûre
L’enjeu dépasse la simple protection des données : il touche à la souveraineté alimentaire, à la résilience des territoires ruraux et à la sécurité publique.
Dans un contexte où les attaques numériques gagnent en sophistication, la prise de conscience ouvre la porte à des actions concrètes, des investissements ciblés et une collaboration étroite entre agriculteurs, autorités et acteurs du numérique.
















