C’est François Caron de Empreinte.com, intervenant régulier dans nos tables rondes, qui nous a alerté sur ces chiffres publiés récemment.
Depuis plusieurs années, les entreprises de la tech ont fait de Bruxelles l’un des centres névralgiques de leur stratégie politique en Europe.
Alors que l’Union européenne adopte un ensemble de législations structurantes (du Digital Services Act (DSA) à l’AI Act), les géants du numérique multiplient les efforts pour peser sur les décisions réglementaires.
Les données disponibles montrent une intensification notable de leur présence et de leurs dépenses auprès des institutions européennes.
Des dépenses records de lobbying
Selon l’analyse la plus récente publiée par les ONG Corporate Europe Observatory (CEO) et LobbyControl, fondée sur les déclarations obligatoires des acteurs dans le Registre de transparence de l’UE :
- 151 millions d’euros par an sont désormais dépensés par le secteur de la tech pour influencer les institutions européennes — un niveau inédit dans l’histoire du lobbying numérique à Bruxelles.
- Cette somme représente une augmentation d’environ 33 % par rapport à 2023 (113 millions d’euros) et de plus de 50 % par rapport à 2021.
- Les dix principaux acteurs ne représentent “que” 49 millions d’euros de ces dépenses, ce qui souligne l’ampleur de l’effort collectif des entreprises tech.
Ces chiffres sont tirés directement des déclarations faites par les entreprises elles-mêmes dans le registre officiel qu’exigent la Commission européenne et le Parlement européen, ce qui en fait des sources très solides pour toute investigation sur le sujet.
Une armée de lobbyistes à Bruxelles
Autre indicateur clé : la présence humaine sur place.
À la fin de 2025, le secteur numérique emploie l’équivalent de 890 lobbyistes à plein temps à Bruxelles, soit plus que le nombre de députés au Parlement européen (720).
Parmi eux, 437 sont titulaires de badges d’accès au Parlement européen, ce qui leur permet d’accéder facilement aux couloirs et aux bureaux des décideurs.
Sur les six premiers mois de 2025, les entreprises tech ont obtenu 378 rencontres officielles avec des membres de la Commission européenne ou des députés — soit environ trois par jour ouvré.
Ces chiffres montrent non seulement une présence très active, mais aussi une influence potentielle dans les étapes clés des négociations réglementaires.
Qui sont les principaux acteurs du lobbying ?
Les données du registre indiquent une concentration des dépenses :
- Meta (Facebook) est le plus gros dépensier individuel, avec environ 10 millions d’euros déclarés.
- Parmi les autres grands contributeurs figurent Microsoft, Apple, Amazon, Qualcomm, Google, Samsung, Intel et l’association professionnelle DIGITALEUROPE.
Ces acteurs viennent majoritairement des États-Unis, soulignant l’importance des stratégies transatlantiques pour influencer les normes européennes.
Et ces dépenses… augmentent !
Plusieurs facteurs expliquent cette croissance.
D’une part, l’UE prépare et met en œuvre des cadres législatifs ambitieux dans le numérique, que ce soit sur la concurrence (Digital Markets Act), la responsabilité des plateformes (Digital Services Act) ou l’intelligence artificielle (AI Act).
Ces textes touchent au cœur des modèles économiques et techniques des plateformes numériques, ce qui motive des approches intensives des décideurs pour obtenir des positions favorables ou des allègements réglementaires.
D’autre part, les pressions entourant certains dossiers (notamment l’AI Act) ont été mentionnées dans des contextes politiques plus larges, parfois avec référence à des interventions externes (par exemple de l’administration américaine dans le débat législatif européen).
Les limites de la transparence
Même si le registre de transparence offre des données fiables,il reste « volontaire » pour certains types d’activités et ne couvre pas toutes les formes de lobbying (par exemple : réunions impromptues, e-mails, relations informelles).
Une analyse du European Court of Auditors soulignait déjà en 2024 que la transparence reste incomplète et que de nombreux contacts ne sont pas systématiquement enregistrés.
Cela signifie que les chiffres officiels sous-estiment probablement l’impact réel des efforts d’influence, même si ce sont les seules disponibles pour des évaluations rigoureuses.
















