À Bordeaux, un projet fait monter la température du côté des technologies numériques. Baptisé BXIA, ce vaste programme autour des infrastructures pour l’intelligence artificielle pourrait bien devenir l’un des plus ambitieux chantiers technologiques en France et, peut-être, en Europe.
Plus qu’un simple data center, il s’agit d’un pôle numérique pensé pour héberger des serveurs à très haute puissance de calcul. Un complexe informatique conçue pour répondre aux besoins d’une IA performante, mais également souveraine.
Un projet stratégique
Le nom BXIA, contraction de Bordeaux IA, a été dévoilé publiquement début janvier 2026 lors des vœux du Medef girondin par le maire de Bordeaux, Pierre Hurmic, et la présidente de Bordeaux Métropole, Christine Bost.
Derrière ce sigle se cache un projet « pôle numérique souverain » qui devrait se déployer sur près de 20 hectares de terrain, aujourd’hui occupés par le parking du Parc des expositions de Bordeaux-Lac.
Les chiffres annoncés sont impressionnants. Le plan prévoit la construction de cinq centres de données, chacun doté d’une puissance de calcul significative : une capacité électrique capable d’atteindre 250 mégawatts utiles de calcul (IT) et une puissance électrique totale raccordée de l’ordre de 380 MW.
À titre de comparaison, cette puissance représente une part notable de la consommation énergétique d’une ville de taille moyenne.
Au total, l’investissement nécessaire est estimé à au moins trois milliards d’euros sur dix ans, avec une possibilité, selon certains acteurs économiques locaux, que ce chiffre puisse encore croître dans les années à venir.
Supercalculateur, colocation et campus IA
À première vue, BXIA pourrait être vu comme l’extension d’un data center classique : des serveurs, des racks, des fibres optiques, et des machines. Mais les ambitions du projet dépassent de loin une infrastructure de stockage ou d’hébergement.
L’idée est de combiner un supercalculateur avec des espaces de colocation pour des entreprises et projets d’IA, de recherche, d’aéronautique ou de santé.
En d’autres termes, BXIA pourrait fonctionner comme un hub où des acteurs variés viennent déployer leurs modèles, collaborer avec des équipes de recherche ou même former de jeunes talents à travailler directement sur ces machines de pointe.
Ce genre d’infrastructure est rare en France. Jusqu’à présent, les capacités de calcul les plus sophistiquées étaient souvent réparties entre des supercalculateurs publics (souvent liés à des organismes de recherche) ou des plateformes cloud dominées par des acteurs étrangers.
BXIA ambitionne de réunir ces fonctions dans un lieu unique, incarnant une réponse européenne — et plus spécifiquement française — à la dépendance aux capacités de calcul américaines ou asiatiques.
Un enjeu de souveraineté numérique
L’objectif est simple : maîtriser ses propres outils numériques pour protéger les données sensibles, les modèles d’IA et les algorithmes stratégiques.
Aujourd’hui, une grande part des données européennes est stockée ou traitée dans des data centers appartenant à des acteurs américains ou asiatiques, soumis à des législations extraterritoriales comme le Cloud Act.
Cela signifie que, même si les données sont physiquement en France, elles peuvent être accessibles sous certaines conditions à des gouvernements étrangers ou via des obligations légales internationales.
BXIA, en tant qu’infrastructure locale, vise à offrir une alternative : un lieu où les données, les modèles et les processus de calcul restent sous contrôle juridique et opérationnel français et européen.
Pour les entreprises, cela offre un argument fort : pouvoir développer et héberger des algorithmes d’IA avancés sans dépendre exclusivement d’un prestataire étranger. Pour les institutions publiques, c’est un moyen de préserver des services essentiels et des projets sensibles à l’abri de risques géopolitiques ou commerciaux.
Les acteurs et l’écosystème local
Le projet est porté par un consortium privé formé notamment par Nouvelles Fonctions Urbaines (NFU), une société bordelaise d’immobilier qui avait déjà œuvré pour l’installation de centres de données dans la région, en particulier avec BX1, un data center réalisé avec l’opérateur américain Equinix.
Aux côtés de NFU se trouvent des fonds d’investissement tel qu’Osae Partners, ce qui témoigne du rôle des acteurs privés dans l’accélération d’infrastructures numériques de grande ampleur. Le rôle des collectivités locales est également central : Bordeaux Métropole doit céder les terrains nécessaires et jouer un rôle de facilitateur, mais aussi être garante d’un projet cohérent avec les politiques publiques territoriales et environnementales.
Sur le plan industriel aussi, le projet pourrait attirer de grands noms de l’IA ou du cloud. On évoque la possibilité que des acteurs comme Mistral AI — leader français dans le développement de modèles d’IA — ou encore des entreprises locales du secteur aéronautique utilisent les capacités de ce pôle pour leurs propres besoins de calcul et de recherche.
Si ces collaborations se confirment, BXIA deviendrait un lieu non seulement d’infrastructure, mais aussi d’innovation collaborative entre startups, grandes entreprises et laboratoires de recherche.
Des questions en suspens
Malgré le potentiel évident, BXIA n’est pas sans susciter de débats. Plusieurs questions restent ouvertes, à commencer par la structure exacte du financement. Le projet est « à long terme », selon ses promoteurs, avec des investissements par phases et probablement de multiples sources de capitaux.
L’empreinte environnementale soulève aussi des interrogations. Les centres de calcul consomment énormément d’énergie et génèrent des quantités importantes de chaleur. Les promoteurs du projet affirment qu’ils mettront en place des solutions pour récupérer et réutiliser cette chaleur, par exemple pour chauffer des infrastructures voisines, et travailler avec des systèmes de refroidissement à circuit fermé pour limiter la consommation d’eau.
Le débat sur l’énergie nécessaire à ces infrastructures entre dans une réflexion plus globale sur le rôle des infrastructures numériques dans la transition écologique.
Sur le calendrier, les premières constructions ne sont pas prévues avant la fin 2028, avec l’entrée en service progressive des premiers bâtiments et équipements. Un deuxième bloc devrait ensuite suivre autour de 2030.
Un atout pour la souveraineté numérique française
L’Union européenne et la France multiplient les initiatives pour soutenir des alternatives locales aux technologies dominantes par les géants américains ou asiatiques. Qu’il s’agisse de plateformes cloud, de réseaux de communication, de standards de confidentialité ou d’algorithmes d’IA, l’objectif est de créer un écosystème autonome capable de répondre aux besoins nationaux dans des domaines stratégiques.
Dans ce contexte, BXIA pourrait devenir l’un des symboles les plus tangibles de cette stratégie. Il ne s’agit pas simplement de posséder des serveurs : c’est la capacité à produire, héberger, entraîner et exploiter des modèles d’IA avancés sans dépendre exclusivement de chaînes étrangères de calcul et d’hébergement.
Si ce projet se réalise comme prévu, Bordeaux pourrait bientôt se positionner parmi les villes européennes dotées d’une infrastructure de calcul de très haut niveau, attirant talents, entreprises et investissements dans l’écosystème technologique du continent.
















