Lundi 26 janvier 2026, le ministère de l’Économie, des Finances et de la Souveraineté industrielle, énergétique et numérique a organisé à Paris-Bercy les premières Rencontres de la souveraineté numérique, un rassemblement inédit visant à faire le point sur les dépendances numériques de la France et à poser les jalons d’une politique publique cohérente autour de l’autonomie numérique. L’événement a été ouvert et présidé par Anne Le Hénanff, ministre déléguée chargée de l’Intelligence artificielle et du Numérique.
Un rassemblement important d’acteurs publics et privés
Selon un post du compte officiel de la ministre, plus de 400 acteurs issus des administrations, des entreprises, des fédérations professionnelles, des institutions et du monde du numérique se sont réunis à Bercy à l’occasion de cette première édition.
Les participants comprenaient des représentants d’entreprises du numérique, des grands opérateurs d’infrastructure, des représentants institutionnels, et des acteurs associatifs ou de filières.
L’objectif central des Rencontres était de poser un cadre stratégique pour mesurer les dépendances numériques de la France et d’engager des initiatives structurantes autour de la souveraineté numérique, thème jugé aujourd’hui essentiel pour la compétitivité, la sécurité et la résilience des systèmes d’information publics et privés.
Principales initiatives présentées
Deux dispositifs ont constitué les points d’étape les plus importants de cette première édition :
1. L’Observatoire de la souveraineté numérique
Confié au Haut-commissariat à la Stratégie et au Plan, cet observatoire entend établir un diagnostic partagé des dépendances numériques des acteurs publics et privés. Il doit analyser les relations de dépendance à des technologies ou fournisseurs extérieurs à l’Union européenne, identifier les segments critiques et fournir des données objectives pour éclairer les décisions politiques et industrielles.
Un questionnaire national est prévu pour être adressé à l’ensemble des organisations concernées, avec une collecte de données programmée jusqu’à fin février 2026. Les premières restitutions sont attendues au cours du printemps 2026.
2. L’Indice de résilience numérique
Outre l’Observatoire public, une initiative privée a été présentée sous la forme d’un Indice de résilience numérique (IRN). Piloté par une association dédiée et présidé par Olivier Sichel, cet indice vise à évaluer la capacité des organisations à supporter des perturbations techniques, juridiques ou géopolitiques dans leurs systèmes et services numériques.
L’IRN s’appuie sur un ensemble de critères — notamment stratégiques, sécuritaires et technologiques — pour fournir un outil de mesure comparable et opérationnel aux acteurs publics comme privés.
Contexte et enjeux : dépendances et vulnérabilités
La dépendance aux services numériques non européens — en particulier américains — est identifiée comme une vulnérabilité majeure. Selon des estimations issues de rapports sectoriels, environ 80 % des dépenses européennes dans le cloud et les logiciels professionnels sont absorbées par des fournisseurs américains, à hauteur de près de 265 milliards d’euros par an.
Ce constat a été souligné par Anne Le Hénanff lors de l’ouverture des Rencontres, qui a exhorté les entreprises françaises à s’engager davantage en faveur des solutions françaises et européennes, insistant sur le rôle exemplaire que l’État doit jouer dans ses propres choix d’achats et de technologies.
Parmi les pistes évoquées figure un renforcement de la commande publique vers des solutions souveraines, ainsi que la promotion d’outils natifs européens comme alternatives aux solutions fournisseurs dominants.
Regards d’un participant sur ces 1ères Rencontres
Entretien avec Alain Garnier, JAMESPOT
TE : Quel est ton regard global sur ces premières Rencontres de la souveraineté numérique ?
AG : J’ai vraiment perçu deux niveaux très distincts pendant cet événement.
D’un côté, au niveau de la direction politique et stratégique, le discours était clair, cohérent et, à mon sens, plutôt juste. Les interventions de la ministre Anne Le Hénanff comme celle de Thomas Courbe étaient précises, tant sur les constats que sur les objectifs affichés. Sur ce plan-là, il n’y a pas grand-chose à redire.
Et lorsque l’on passe du stratégique à l’opérationnel ?
C’est là que les choses se compliquent. En apparence, le discours reste le même : souveraineté numérique, structuration de la filière, partenariats public-privé. Mais dans les faits, on sent un vrai décalage.
Un moment a été particulièrement révélateur : lorsqu’une question de la salle a porté sur la solution de visioconférence Visio, développée en interne par l’État, reposant sur une brique open source américaine et simplement hébergée chez Outscale. Cela illustre bien le problème. Au fond, l’État développe lui-même des solutions, tout en affirmant vouloir travailler avec la filière. Il y a là une contradiction structurelle.
Ce point a suscité des réactions dans la salle ?
Oui, clairement. Michel Paulin a d’ailleurs très bien résumé la situation. Il a rappelé que cette approche est totalement contraire à la doctrine affichée et que des acteurs français historiques existent déjà sur ces segments — Tixeo, Private Discuss, Alcatel avec Rainbow, pour n’en citer que quelques-uns.
La réponse apportée sur scène a été assez évasive, parfois même contradictoire. Résultat : un vrai malaise dans la salle, des réactions fortes, et, assez logiquement, une presse qui s’est montrée plutôt critique par la suite.
Comment résumerais-tu ce décalage ?
J’utilise souvent cette image : entre la tête et les jambes, ça ne va pas dans le même sens.
La tête dit : « souveraineté avec la filière ».
Les jambes, elles, courent ailleurs. Certains ont parlé, non sans ironie, d’un « numérique soviétique 2.0 ». Forcément, à force, ça finit en torticolis.
J’espère sincèrement que la tête finira par remettre les jambes dans l’axe. Ce que beaucoup d’acteurs attendent depuis longtemps est pourtant simple : que l’État cesse de développer à la place de la filière, et qu’il joue pleinement son rôle de stratège, d’acheteur et de catalyseur.
Y a-t-il malgré tout des éléments positifs à retenir ?
Oui, clairement. L’Indice de Résilience Numérique (IRN) me semble être une bonne chose.
C’est un outil propre, utile, qui peut aider concrètement les organisations à visualiser leurs dépendances et à progresser sur ces sujets. Sur le principe, c’est une initiative positive et bienvenue.
Mais, évidemment, si derrière la stratégie et l’exécution ne sont toujours pas alignées, on peut légitimement se demander à quoi sert une boussole quand la direction est déjà connue… mais pas suivie.
















