Lors de son audition inaugurale devant la commission d’enquête sur les vulnérabilités numériques de la France, Henri Verdier, ancien ambassadeur pour le numérique, a livré un constat sans concession.
Entre dépendances structurelles, risques d’espionnage et “tyrannie” des monopoles, l’heure n’est plus à la théorie mais à la reconquête urgente de nos « degrés de liberté ».
Le ton est posé, mais le propos est d’une gravité rare. Face aux députés, Henri Verdier ne mâche pas ses mots : la France et l’Europe font face à une domination qui dépasse largement le simple achat de licences logicielles.
C’est une vulnérabilité systémique qui touche désormais les infrastructures physiques (câbles sous-marins possédés à 80 % par les GAFAM), le matériel, et même notre autonomie de décision démocratique.
L’arbitraire technologique : l’exemple du juge Guillou
Pour illustrer l’urgence éthique, Henri Verdier a rappelé « l’affaire du juge Guillou ». Ce juge français de la Cour Pénale Internationale, sanctionné unilatéralement par l’administration Trump, s’est retrouvé débranché du jour au lendemain de services aussi divers qu’Uber, Amazon ou PayPal.
« Sur une décision arbitraire, il a perdu l’accès à une partie de sa vie numérique parce qu’il y a toujours un bout de la chaîne qui passe par une infrastructure américaine ». Un avertissement clair : sans souveraineté, nos droits fondamentaux sont à la merci d’un « executive order » étranger.
Sortir de la « culture de l’acheteur »
Pourquoi la situation n’évolue-t-elle pas plus vite ? Pour l’ancien directeur de la DINUM, le frein est avant tout culturel.
Trop de directions des systèmes d’information (DSI), dans le public comme dans le privé, se sont transformées en simples services d’achat. « Si on ne sait plus faire, on ne sait plus acheter ».
Verdier fustige une culture où l’on préfère payer 20 fois trop cher une solution propriétaire plutôt que de prendre le risque — jugé trop grand — de déployer des alternatives libres ou souveraines.
Il cite l’exemple de la messagerie Tchap, développée pour l’État pour un coût dérisoire (11 centimes par an et par agent), prouvant qu’un « autre monde numérique est possible ».
L’IA et le piège du gigantisme
Sur le front de l’intelligence artificielle, Henri Verdier appelle à ne pas céder à la « domination idéologique » du gigantisme américain.
Si l’Europe peine à s’inventer un chemin, c’est qu’elle reste fascinée par les modèles massifs gourmands en données. L’alternative ? Une IA industrielle, sobre, centrée sur la transformation de nos usines et de nos services publics, plutôt que sur le seul marketing comportemental.
Quatre leviers pour une autonomie stratégique
In fine, les solutions esquissées par Henri Verdier pourraient résonner comme une feuille de route éthique et souveraine :
- Démoyenner le débat : On ne règle pas de la même manière la dépendance au hardware et celle aux réseaux sociaux.
- Investir dans les Communs : Les logiciels libres et les standards ouverts (comme Linux ou OpenStreetMap) sont des « boucliers » qui empêchent la capture du marché par un seul acteur.
- L’État Plateforme : S’inspirer du modèle indien pour créer des infrastructures publiques numériques (APIs de paiement, identité) qui stimulent la concurrence sans posséder les données.
- Chaque décision compte : La souveraineté n’est pas qu’un grand concept, c’est une pratique quotidienne. « Chaque fois que j’ai une décision à prendre, je dois prendre celle qui augmente mes degrés de liberté ».
Henri Verdier conclut son intervention sur une note d’espoir : dans le numérique, les géants sont fragiles et les cycles rapides. « Ne ratons pas les batailles suivantes ».
La souveraineté numérique n’est pas un repli identitaire, mais la condition sine qua non d’une éthique numérique réelle, où le citoyen n’est plus un simple producteur de données, mais un acteur libre de son destin.
Découvrez l’intervention de Henri Verdier dans la vidéo ci-dessous.
















